Archives de novembre, 2013

Voilà, c’est fait ! La première manche du match amical « Chili – Argentine » a eu lieu avant hier soir à Genève, au café du Marché de Plainpalais. Le score est sans appel : 12 – 1 pour les vins d’Argentine. Une victoire écrasante. C’est à dire que sur les 13 participants à cet atelier de dégustation, 12 ont préféré les vins d’Argentine.

Bon, au delà de l’aspect ludique de la confrontation, l’idée était surtout de pouvoir comparer et tenter de comprendre les différences de style et voir si une trame, un fil conducteur, pouvait être dégagé pour chaque vignoble.

Et puis aussi, disons-le, simplement faire (mieux) connaissance avec deux pays qui ont le vent en poupe depuis une vingtaine d’années. Si les Américains et les Anglais sont très friands des vins d’Amérique du Sud, l’accueil est plus mitigé en Europe, surtout auprès des professionnels de la filière (cavistes, sommeliers, critiques, restaurateurs, enseignants). Les vins chaleureux du « Nouveau Monde » nous laissent « froids ». Le triptyque « alcool/boisé/fruit très mûr » qui semble dominer ces vins peine à émouvoir le sommelier biberonné à la minéralité cistercienne d’un Nuits-St-Georges, à la prose châtiée d’un Pessac-Léognan ou à la verve gauloise d’un Morgon libéré.

Cependant, cette vision des vins du Nouveau Monde est forcément simpliste, car dans tout pays viticole il y a des hommes et de femmes qui pensent « autrement » et qui s’activent à l’élaboration de vins de caractère.

vinsargchili-high

Cela dit, il y a quelques données importantes à connaître pour bien appréhender ces vignobles :

– La surface moyenne des exploitations viticoles en France est de 38,2 ha (source Agrimer), alors qu’elle est d’environ 300ha au Chili !

– 3 entreprises produisent environ 50% des volumes consommés au Chili ; du plus grand au plus petit : Concha Y Toro, Santa Rita et San Pedro. Ces trois entreprises représentent aussi environ 30% des volumes exportés. Concha Y Toro est le plus gros producteur et fait partie du top ten mondial des exportateurs de vin avec 26,6 millions de caisses de 12 en 2009…

– En Argentine, les exploitations sont plus nombreuses, 25 000 environ avec  35% ayant une taille inférieure à 15ha, 50% une taille entre 15 et 100 ha et seulement 15% une taille supérieure à 100ha. Cependant, 40 caves environ contrôlent 85% des exportations.

Ces deux vignobles sont chauds et secs. Cependant le climat de Mendoza (Argentine) est plutôt continental, tandis que le climat de la Vallée Centrale (Chili) est plutôt méditerranéen (plus chaud). L’irrigation est pratiquée dans les deux pays. Concernant la gestion de la chaleur les approches sont différentes :

Chili : l’influence de l’air froid marin en provenance du Pacifique est fondamental pour le vignoble et le choix d’implantation des vignes. Les fleuves, nombreux, qui dévalent de la Cordillère des Andes régulent également la température.

mapa-alta-700px1

Argentine : privé de la proximité de l’Océan, c’est l’altitude de la vigne qui est fondamental pour le vignoble (moyenne de 900m, Uco Valley 1200m, Salta 3000m). L’Océan se situe à 1000 km de Mendoza, et, contrairement au Chili, l’Argentine ne bénéficie pas du rafraichissement amené par les courants marins (Humboltd). A noter aussi que les sols plus en altitude ont une granulométrie plus grosse et sont donc plus filtrants, ce qui est fondamental pour la viticulture de qualité. De plus, l’intensité du soleil est plus élevée en altitude, ce dont bénéficie également la vigne (plus haute maturité phénolique et arômes plus intenses).

En Argentine la majorité de la production est consommée sur place, tandis qu’au Chili 70% des vins sont exportés car les habitants ne sont pas des grands consommateurs de vin. Ce qui signifie que c’est un vignoble tourné vers l’export. Les principaux clients sont les US et le UK avec environ 1/3 des volumes exportés. Ces deux marchés mettent en avant un marketing de masse qui aborde le vin en 5 catégories : les vins « Basic » et « Premium » (sous 14 dollars), « Super Premium », Ultra Premium et finalement « Icon » (plus de 50 dollars). De là à penser que les vins sont élaborés en fonction de ces importants marchés, qui réclament des vins faciles à « lire » avec une onctuosité et un boisé qui va crescendo du Basic à l’Icon, il n’y a souvent qu’une gorgée.

Vins Argentine

Cépages 
70% des cépages du Chili sont internationaux :  (Chardonnay, Sauvignon blanc, Merlot, Syrah, Cabernet Sauvignon, Pinot Noir), contre 21% en Argentine, 42% en France, 10% en Italie et 7% en Espagne. Il y a donc une plus grande variétés de cépages en Argentine qu’au Chili. Ces deux vignobles produisent principalement des vins rouges (75% au Chili et 65% en Argentine).

Le principal cépage rouge au Chili est le Cabernet Sauvignon et en Argentine le Malbec. Cependant il y a une forte communication au Chili sur le Carmenère, cépage d’origine bordelaise qui représente environ et seulement 10% des surfaces.

Malbec

Malbec (photo from Wine Anorak) http://www.wineanorak.com/

La grande originalité de ces deux pays est l’absence du Phylloxera, ce puceron venu des états unis qui ravagea le vignoble mondial à partir de 1863 (France). Cela signifie que les vignes au Chili et en Argentine, ne sont pas greffées mais « franches de pieds », ce qui est quasiment unique. Non seulement le « goût » des vins n’est pas le même (quelque chose de plus serré, de plus expressif) mais le système racinaire est aussi plus performant et peut aller plus en profondeur, assurant un meilleur apport hydrique et une nourriture minérale plus variée. Et ceci est peut-être une des clefs du supplément de texture des vins d’entrée de gamme (les fameux Basic) de ces deux pays comparativement au reste du monde. Quant au pourquoi il n’y a pas d’attaque du Phylloxera, il y a plusieurs possibilités : l’isolement (mers, cordillères, déserts), l’irrigation à flots (la bêbête n’aime pas l’eau) ou encore le taux du cuivre. Le Chili est le premier producteur de cuivre au monde. Or, pour extraire le cuivre, celui-ci doit être lavé, et les rivières ont été utilisées pour cela. Ainsi les rivières ont réparti une infime quantité de cuivre un peu partout dans le pays. Cela a abouti à ce que la teneur en cuivre du Chili, et plus précisément des régions viticoles, soit légèrement supérieure à la moyenne. Le cuivre est un élément corrosif que le phylloxéra n’a pas l’air de supporter. Voici la raison pour laquelle le Chili aurait réussi à y échapper. Mais la question reste toute de même ouverte.
Cela dit, les producteurs qui ont récemment adopté le système du goutte à goutte pour l’irrigation ont tendance à greffer, c’est à dire que le pied de vigne planté est américain (Vitis riparia par ex.) et le greffon est européen : Vitis vinifera. Ceci au cas où ce serait effectivement l’irrigation à flots qui tiendrait le puceron à distance.

Et, enfin, il faut souligner que la sécheresse marquée dans les principaux vignobles de ces deux pays facilite grandement une viticulture biologique. Peu de maladies (car peu d’humidité), donc peu besoin de recourir à des produits chimiques de synthèse.

Concernant la dégustation du 25 novembre, On débute avec deux vins d’entrée de gamme :

Chili avec un Carmenère Reserva 2010 Producteur : Echeverria (originaire du pays basque) Région : Curico Valley. On découvre un vin à la robe soutenue avec des arômes tirant sur le végétal, notes animales. Le corps est léger à moyen, assez riche mais aussi avec une bonne acidité. Un peu vert en finale. Un vin simple, honnête, honorable. 6/10
En comparaison un Malbec La Linda 2010 – Luigi Bosca Famille Arizu, originaire de Navarre (Luigi Bosca est un nom de fantaisie) – 20km de Mendoza. Aussi dans la simplicité, fruité plus mûr, figue, un corps plus en puissance, plus gourmand, plus concentré et plus homogène en finale. A boire. Bien. 6,5/10

On monte en gamme avec la deuxième série :

Chili : Carmenère Single vineyard Altos de Piedras (5ha) 2009 Producteur : De Martino – Région : Maïpo Valley. On retrouve la touche végétale du précédent Carmenère mais avec plus de fruit, plus de concentration et des notes parfumées de rose, cassis, fumé. Une bonne longueur. Bien 7/10
En comparaison : Malbec 2008 Producteur : Mendel – Région : Mendoza Vignes en espalier de 60 à 80 ans, francs de pieds Location Lujan de Cuyo à 1000m – Vendanges manuelles. Un beau vin, avec une structure montante et assez éclatante et joyeuse en finale, avec cette touche mentholée propre au Malbec bien né. Une attaque assez délicate, de la race. Très bien. 7,5/10

Ensuite on déguste deux Cabernets Sauvignons :

Argentine : Cabernet Sauvignon 2004 Bodega Weinert Mendoza (Lujan de Cuyo) 3 ans en foudres et barriques FR et franc de pieds. L’élevage en foudres amène des notes aromatiques inhabituelles qui peuvent perturber. Un coté un peu vieux bois, vieille cave, mais le fruit est là, derrière et ne demande qu’à sortir avec un peu d’oxygène. Une bouche droite, riche, serrée et ample en finale. Très bien 7,2
En comparaison Cabernet Sauvignon Gran Familia 2004 De Martino Maipo Valley, Isla de Maipo Sélection des meilleurs Cabernets, longue macération de 4 semaines et 18 mois en barriques neuves FR. Un vin plus ambitieux, plus chic, concentré mais sans lourdeur. Cependant ça sèche un peu en finale et le boisé est un poil trop présent. Assez bien. 6,8/10

Servis à l’aveugle, deux vins d’Argentine :

Gran Poético Petit Verdot de Mauricio Lorca 2008. Un beau vin équilibré, avec du jus, de la concentration et un tanin assez fin et un boisé discret et noble. Le vin préféré de beaucoup de participants ! Peut-être un léger manque de finesse et d’éclat en finale pour en faire un tout grand. Très bien. 8/10
Cabernet Sauvignon Estrella 1994 Weinert. De nouveau, l’élevage long en foudre sème un peu le doute sur la finesse du vin. Certainement un léger manque de netteté aromatique, mais une belle bouche relativement classieuse, ne serait-ce une finale un peu faible. Cela dit le vin est toujours bien vivant et déguster un vin d’Amérique du sud de presque 20 ans est assez exceptionnel et surtout signe que cela est possible, qu’il y a bien des « terroirs » et du « savoir faire » dans ce secteur du monde. 7,5/10

On termine par deux vins « Icon » parmi les plus réputés :

Chili : Clos Apalta 2009 – Casa Lapostolle –  Colchagua Valley, env. 20ha 78% Carmenère; 19% Cabernet Sauvignon and 3% Petit Verdot. Vendanges de nuit, manuelles.
A nouveau ce coté végétal, un peu vert du Carmenère … C’est intense mais peine à convaincre ; manque de structure, sèche en finale. Semble avoir été un peu « poussé ». 6,5
En comparaison : Alto 2009 – Alta Vista – Mendoza, Lujan de Cuyo, Las Compuertas région, 100 m d’altitude en moyenne. 80% Malbec et 20% Cabernet Sauvignon 14 mois d’élevage en barriques neuves FR.
On retrouve la concentration du Malbec, un vin assez droit dans ses bottes, mais un rien écoeurant ? 7/10

Conclusion : lors de cette soirée les vins argentins ont plus convaincus, moins de végétal, plus de concentration et plus de finesse tannique. Les deux vins « Icon » ont semblé un peu surfaits. La capacité de garde des vins d’Argentine a été validée par le Cabernet Estrella 1994 de Weinert et cela est très intéressant. Enfin, on peut se demander si le choix du Carmenère comme cépage emblématique est vraiment une bonne idée … En fait, au départ les vignerons chiliens pensaient que c’était du Merlot et encore maintenant il semblerait que certains Merlots du Chili soient en fait du Carmenère.

En fouillant un peu on d’aperçoit qu’il y a un mouvement, timide, vers une approche plus artisanale au Chili avec des exploitations plus petites et plus tournées vers des vins moins bling bling, comme par ex. Louis Antoine Luyt,

A déguster aussi la prochaine fois Alma Negra.

Nous nous réjouissons donc de rejouer ce match bientôt !

En savoir plus sur l’Argentine, et aussi ICI et ICI
En savoir plus sur le Chili, et ICI et ICI

BC

Publicités

La  Syrah fait partie des « grands cépages » qualitatifs reconnus. Comme très bien expliqué par l’Académie Internationale du Vin, ce cépage est originaire de la vallée du Rhône, fille de la Mondeuse Blanche et du Dureza. Voici donc un cépage autochtone parfaitement adapté aux terroirs à dominante granitique des appellations de la Vallée du Rhône nord, dont les plus réputées sont la Côte Rôtie, le Cornas et l’Hermitage.

Nous avons voulu tenter, jeudi 31 octobre, de comprendre ce qui différenciait fondamentalement ces trois appellations, d’un point de vue organoleptique. C’est un atelier de dégustation comparative que nous proposons environ une fois par année, à Genève et à Lausanne.

Sans rentrer ici dans un compte rendu exhaustif, fastidieux (et disons-le, probablement barbant à lire…), nous nous sommes appliqués à vérifier si la théorie était valable, c’est à dire :

Cornas : le plus riche en alcool (appellation la plus au sud), avec un tanin plus marqué que la Côte Rôtie et un rien plus rustique que l’Hermitage.
Côte Rôtie : le plus en finesse, avec un « corps » plus élancé, un tanin plus souple, une acidité un poil plus marquée et des notes plus parfumées.
Hermitage : on pourrait le voir comme la synthèse du Cornas et de la Côte Rôtie, un tanin affirmé et mais plus noble que le Cornas, un corps plus architectural que la Côte Rôtie. Puissance et velours.

Bingo ! Effectivement, c’est à peu près ce qui s’est passé dans les verres, avec  une première série du millésime 2010, belle année de garde.

IMG_1426

Un Cornas, excellent, de Matthieu Barret, issu du lieu-dit  « La Patronne », un vin dominé par sa structure tannique de jeunesse, mais avec un beau milieu de bouche concentré et gourmand. Belle complexité aromatique et déjà une certaine « buvabilité ». Un coup de coeur !
La Côte Rôtie de Patrick Jasmin s’est fait un devoir de respecter les canons de l’appellation (secteur de la Côte Blonde) avec un profil plus mince (mais pas maigre) et délicat. Belle finale aromatique, cette fameuse « queue de paon » dont parlait nos aïeux … C’est à dire une montée en puissance du vin entre l’attaque en bouche et la finale, après ingestion. Minéral. Vin en devenir.
L’Hermitage de Gilles Robin a aussi joué le jeu en se présentant plus « carré », dense et puissant. Un rien un peu trop marqué par l’élevage en barriques.

Ensuite, une deuxième série , sur le millésime 2009 cette fois-ci :

Le Cornas « Renaissance » du domaine Clape donne le ton de ce millésime plus solaire que 2010, avec une bouche plus moelleuse et veloutée que le Cornas de M. Barret, le tanin est présent mais plus lisse. Joli vin.
La Côte Rôtie « Classique » de Clusel-Roch (secteur Côte Brune) se présente sous un profil similaire, mais avec plus d’allonge et un nez plus parfumé, avec cette note de graphite caractéristique de l’appellation. Un peu plus structuré que le 2010 de Jasmin. Joli vin.
L’Hermitage « assemblage » de différents lieux-dits de Bernard Faurie est sculptural, impérial , droit, sérieux. Un grand vin.

Puis, pour jouer un peu, dégustation à l’aveugle d’un vin « pirate », la Syrah 2009 de Denis Mercier (Valais), un vin quasi introuvable et mythique en Suisse. et considéré comme l’égal des meilleures Syrahs du monde.  Il était donc tentant de le faire monter sur le ring avec les terroirs les plus réputés au monde pour ce cépage.
Très beau vin effectivement et impossible à mettre sur le territoire suisse à l’aveugle, c’est un vin qui a « quelque chose de plus » que la majorité des vins de Suisse. Cependant, les participants ne se sont pas fait piégés … Ils ont envisagé un vin plus au sud, mais pas un Cornas, ni une Côte Rôtie ni un Hermitage. Un peu moins de longueur en bouche, un peu moins de concentration, un peu moins de complexité (en tout cas, en comparaison des vins dégustés durant cette soirée).

IMG_1428

Dernière série, avec deux vins de 2005 servis aussi à l’aveugle :

Cornas « Vieilles Fontaines » du domaine Alain Voge. Une référence de l’appellation. Le tanin s’est assagi et la bouche est ample, sans toutefois la finesse d’une Côte Rôtie ou la puissance tranquille d’un Hermitage. Un joli vin, mais je m’attendais à quelque chose d’un peu plus percutant…
La Côte Rôtie « Les Grandes Places » de Stéphane Montez est, de nouveau, plus longiligne et un peu plus élégante. Mais, on ressent une petite faiblesse de constitution en milieu de bouche et une petite perte d’éclat. N.B. Ce vin, dégusté il y a un an, m’avait paru plus vibrant.

Les participants ont, majoritairement,  identifiés les bonnes appellations !

Et pour finir, un Hermitage « La Chapelle » 1988 de la maison Paul Jaboulet. Une cuvée mythique, le 1961 est considéré comme une des plus grands vins du monde !
Cette bouteille de 1988 n’est pas à ce niveau (je soupçonne un souci de conservation). Un nez un peu trop évolué, un peu sur la moisissure, faiblesse de constitution et finale maigrelette. A revoir avec une autre bouteille …

En conclusion, une jolie dégustation, avec des vins hautement expressifs, et la sensation d’avoir un peu mieux compris ces trois appellations.

Vivement la prochaine !

BC
www.terre-oenophile.ch